L’Œ 2007-2017

Ce texte s’écrit en 2007 alors que je ponçais depuis un an les images des futures Triturations, conservant
scrupuleusement la poudre de chacune des images, sans pouvoir donner autre issue à ce travail que la production de ces
textes que constituent “L’Œ”.

L’Œ est un texte poétique. Il met en scène un personnage fictionnel habitant le globe oculaire.
L’Œ repose sur une mise en doute de la matérialité de l’image et de la réalité des corps présents devant et dans
l’image. Surface d’apparition et de disparition, la rétine constitue l’écran devant lequel le personnage de L’Œ sonde
l’origine et l’issue des images qui s’incarnent furtivement dans la chair.
Depuis le récit poétique dont il procède, traité comme image vectorielle, L’Œ poursuit ses méditations dans l’espace
numérique pour se mettre à l’épreuve de lui-même, pris au piège de ce qu’il questionne, se métamorphosant au gré de
son introspection.
Le texte se décline en différentes variations de mise en page et de typographies allant du texte brut à la composition
purement graphique. Entre matière et représentation, objet et sujet, le texte devient image, matière en mouvement,
jusqu’à s’émanciper de l’espace physique du livre pour se projeter in situ sur des murs à l’échelle des corps ou encore
se contraindre à celui du négatif argentique 24×36.

“L’Œ” se prononce [lø], il est la combinaison du « L' » — l’un des noms donné au personnage du récit — et du
digramme soudé des lettres e et o. Si le mot n’existe pas dans la langue française il est présent dans certains mots
comme œil, œuf, œuvre.

Matériau expérimental en mouvement, L’Œ, est un organe demeurant toujours en activité, il flotte dans l’étendue de
sa propre ouverture.



Voici les différentes versions de L’OE,
chacune porte en sous-titre une phrase extraite du texte original dont l’extrait est présenté au dos du livre :



LIVRES D’ARTISTE

Les livres d’artistes, édités une première fois avec le soutien de l’École Nationale supérieure des beaux-Arts de Paris en novembre 2007, ont été réédités et augmentés dans une seconde édition en février 2017.

L’Œ / 2007

L’Œ. En relique optique / 2007

L’Œ. Devant, derrière, dessus / 2007

L’Œ. En pleine plaie terre / 2007

L’Œ. Nue en son centre, trop flottant, trop blanc / 2007

L’Œ. Par condensation d’elle-même / 2007

L’Œ. En quel espace, entre quelles couches / 2007





TIRAGES GRANDS FORMATS




INSTALLATIONS

L’Œ. En relique optique / 2007-2017

L’Œ. En chair particules / 2017

Trois installations sont en cours de réalisation :
L’Œ. Et le silence de l’image
L’Œ. D’un fil nid
L’Œ. Les images dégluties



PERFORMANCE

L’Œ. En soliloques juxtaposés / 2010





L’Œ

Extraits de l’article parut dans la Revue Sens public en mars 2013 présentant le projet, le processus de création, les éditions.
Dans le cadre du séminaire “Ecritures numériques et éditorialisation” organisé en partenariat avec l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou, l’Université de Montréal et la Maison des sciences de l’homme Paris-Nord.


D’une fable poétique sur la vision

L’Œ est un récit allégorique et poétique.
Il nous projette à l’échelle rétinienne de « L’endormie » ou « L’ », personnage à l’identité incertaine, habitant le globe
oculaire, devenant le personnage de la vision.
Sur son divan de paupière, « L’endormie » visionne, sur l’écran de la rétine, sa propre histoire, L’Œ, qui a pour fin
l’origine. Les images traversant cet espace, qu’elles soient ouvertes sur le monde et la lumière ou qu’elles apparaissent
dans la pénombre réflexive de cette petite chambre noire, sont fugaces, insaisissables et étrangères, même quand elles
procèdent de réminiscences conscientes du sujet.
« L’image » est ainsi présente comme un autre personnage, une altérité, une entité autonome.
Entre présence, absence et démultiplication de soi, « l’endormie » tente de se subjectiliser1 en une métaphysique de
l’image, interrogeant les modalités de leur présence et de leur nature respectives, dans une dualité corps-image.
Entre rêve et réalité, clairvoyance et hallucination, cette figure allégorique questionne la source de l’image qui n’est
souvent nulle autre qu’elle-même. Incarnée dans la chair de la vision et toujours mouvante, l’image semble aussi
vivante que « L’endormie », mettant ainsi en doute la réalité, la physicalité, l’existence même de cette dernière.
L’image, inscrite dans la chair de l’espace qui l’entoure, enveloppe notre petite femme, si bien que l’on se demande
laquelle est la plus tangible, si l’une préexiste à l’autre, si elles se génèrent réciproquement ou rétroactivement.
Dans la ronde incessante de ce face à face ‘éterniconique’, hantée par des visions qui l’engrossent ou l’annihilent,
« L’endormie » triture le regard comme la langue qui retrace son histoire.
Corps, image, verbe, sont les matières du récit, sculptées et auscultées dans l’épaisseur de leur sens comme de leur
quintessence.

D’une écriture performative dans l’espace numérique

L’Œ est un récit allégorique et poétique.
L’Œ est protéiforme. L’ensemble du projet s’inscrit dans un processus de transformation numérique dont chaque état
est capturé, il s’incarne ainsi sous différentes formes plus ou moins proches du texte, de l’image ou du corps,
proposant différentes manières d’être lu, d’être vu. Ces remises en jeu du récit orientent, parfois désorientent la
position du lecteur-regardeur, l’engageant dans une lecture le rapprochant du voyage intrinsèque au récit.
Chaque version résulte de focales hallucinées du texte et porte en sous-titre une phrase extirpée du récit, auscultée
afin d’en éprouver sa plastique pour finalement mettre à l’épreuve l’ensemble du texte au crible de sa sentence. Le
verbe s’y incarne dans une intimité à chaque fois toute particulière à l’espace de la page, donnant forme à des
variations graphiques : impression à l’envers sur la page de gauche, à l’échelle rétinienne (police 3), en calligrammes,
en compressions…
La démarche de travail dans lequel L’Œ s’inscrit procède de l’autopsie [note 2] dont une définition se trouve en exergue du
texte. Les différents traitements opérés sur L’Œ sont comme son prolongement organique et conceptuel, depuis
l’extraction jusqu’au déploiement. Par souci de se saisir de lui-même, de transcender sa nature et d’en être au plus
près, L’Œ n’en finit pas de se re-dévoiler, dans les intervalles de ses propres échos et se confond de sujet en objet au fil
de ses métamorphoses.
L’Œ est un texte performatif : il fait ce qu’il dit, pour ainsi dire, une nouvelle fois et plus précisément.
De coups de dés [note 3] successifs jetés dans la singulière trame d’espace et de temps [note 4] du numérique émerge une scène
poétique de l’immanence de l’image, cette entité complexe et multiple dont la nature semble incertaine, floues les
limites. Entre matière et représentation, l’image se trouve comme face à elle-même, en quête de sa propre ontologie,
depuis ses mythes d’origines, son pacte avec le temps, ses multiples spatialisations et missions contenues.
L’image est envisagée comme une entité à part entière, un corps vulnérable, stratifié, muable, un organisme vivant.
Soumise à observation, elle se révèle, se figure / défigure, se sédimente, sonde son histoire, fouille son identité.
Que devient l’image ouverte, décharnée et propulsée dans les couches successives des hyperplans ? Comment
s’oriente t-elle, sait-on d’où elle vient et quelle est sa fin — si elle en a une ? A moins que le point de sa chute ne
puisse se satisfaire que de celui du recouvrement du point de son origine, telle la quête d’un centre de gravité
autonome et singulier de l’image dans un espace incardinal.
La question du tangible de l’image, muée dans l’espace numérique, offre une souplesse de traitement et d’observation
plastique de ses mouvements intérieurs donnés par la vision, sinon par le corps, à l’instar des déplacements perceptifs
qui déroutent le personnage du texte.
Dans l’écriture numérique, le fil de l’écriture devient forme vectorielle : chaque sommet, chaque courbe de caractère
est coordonnée, virgule flottante soumise aux formules d’homothéties, de morphismes et de transvections de
l’hyperplan. Dès lors, la forme du texte se détache du corps et peut ainsi plonger dans des dimensions infiniment
grandes ou petites en ne tirant le fil que d’une variable, ou encore se condenser dans un monogramme, un chiffre
d’une complexité inaccessible à qui n’en connaît le code. Le texte devenant image devient aussi nombre, ou
constellation libre et invisible de chiffres.
Le sens sillonne entre ces données plastiques et mathématiques, depuis le zéro – ou le “o” derrière lequel se cache la
chimère typographique “œ” — dans lequel vient se refléter les méditations et représentations de celle qui donne
naissance à l’histoire [note 5]. Le « 0 » est origine, centre d’un néant qui, s’accouplant au « e », nombre transcendant [note 6], devient
matrice créatrice.



Notes

1. Verbe crée à partir du nom « subjectile » employé par Antonin Artaud au sujet de ses dessins, puis par Jacques Derrida.
Cf. Jacques Derrida, « Forcener le subjectile » in Antonin Artaud, Dessins et Portraits, Gallimard, Paris, 1986, p.55.
Gladys Brégeon / L’Œ 17/18
2. « Autopsie s.f. Contemplation, vision intuitive.
C’étoit, suivant les anciens, un prétendu état de l’âme dans lequel ils croyoient avoir un commerce avec les Dieux ; d’αὐτὸς (autos),
soi-même, et ὄψς (opsis), vision, dérivé d’ὅπομαι (optomai), voir ; c’est-à-dire, l’action de voir de ses propres yeux, de
contempler la Divinité. Autopsie se dit aussi de l’ouverture qu’on fait d’un cadavre, pour reconnoître la cause de la mort. »
J.B.Martin, Dictionnaire étymologique des mots françois dérivés du grec, 1809, p.114.
3. L’OE s’ouvre sur une scène évoquant celle d’un naufrage auquel notre héroïne aurait survécu — celui du Coup de dé, peutêtre
; celle qui n’aura que trop vu les ravages de la tempête poursuivra le naufrage en elle-même, dans le revers du regard,
comme retenue par les images dont elle ne parvient à s’échapper, « plantée en sa coque », la vision comme refuge, cellule et
ventre qui donnera naissance à l’histoire, qui n’en finit pas de se poursuivre.
Cf. Stéphane Mallarmé, Un coup de dé jamais n’abolira le hasard, Editions Ypsilon, Paris, 2010.
4. Définition (partielle) de l’aura selon Walter Benjamin.
Cf. Walter Benjamin, OEuvres III, L’oeuvre d’art à l’ère de le reproductibilité technique, Editions Gallimard, Collection « Folio
essais », Paris, 2000, p.75.
5. « L’Œ, auto-édition, Paris, 2007, p.28.
6. « e », symbole employé pour le nombre d’Euler, est un nombre transcendant et irrationnel. « Le développement décimal
d’un nombre irrationnel ne se répète jamais et ne se termine jamais. » Parmi les nombres irrationnels, les nombres
transcendants se distinguent par le fait qu’ils ne sont « racine d’aucune équation polynomiale ». (source : Wikipedia)